La voix humaine est en effet le lieu privilégié (éidétique ) de la différence : un lieu qui échappe à toute science, car il n'est aucune science (physiologie, histoire, esthétique, psychanalyse )
qui épuise la voix : classez, commentez historiquement, sociologiquement, esthétiquement,, techniquement la musique, il y aura toujours un reste, un supplément, un lapsus, un non-dit qui se
désigne lui-même : la voix.Cet objet, toujours différent est mis par la psychanalyse au rang des objets du désir en tant qu'il manque, à savoir des objets (a) : il n'y a aucune
voix humaine au monde qui ne soit objet de désir---ou de répulsion : il n'y a pas de voix neutre---et si parfois ce neutre, ce blanc de la voix advient, c'est pour nous une grande terreur, comme
si nous découvrions avec effroi un monde figé, où le désir serait mort.Tout rapport à une voix est forcément amoureux, et c'est pour ça que c'est dans la voix qu'éclate la différence de la
musique, sa contrainte d'évaluation, d'affirmation.
Ces lignes sont extraites de l'ouvrage " L'obvie et l'obtus " de Roland Barthes.Avec la culture écrasante, la pertinence et l'acuité qui l'ont toujours caractérisé,
ce penseur, engage une réflexion sur le visible et l'audible.Eisenstein, Erté, Arcimboldo, Masson, Cy Twombly...Schumann, Schubert...ou du moins leur oeuvre, sont l'objet d'un essai qui rappelle
que Barthes ne s'est jamais départi du reflexe sémiologique.Certains éclaircissements, certaines distinctions, je pense par exemple à ce qui différencie le lied allemand de la mélodie française,
sont d'une limpidité exceptionnelle ( le premier, même si Barthes n'emploie pas le mot, étant doué d'une nature " ontologique ", la seconde étant d'essence sociale ).La peinture,
la photographie, la gravure, le cinéma sont des thèmes de connaissance.A titre personnel, je suis content de constater que nos goûts musicaux sont partagés, notamment pour ce qui concerne
Schubert, Schumann ( ah le carnaval, les kreisleriana, découverts en terminale grâce à Jean-Michel Damian ).En revanche, et malgré que Roland Barthes possède une culture musicale qui me dépasse
infiniment, je combattrai jusqu'à la mort ses critiques envers le baryton Dietrich Fiescher Diskau : son interprétation des lieders de Schubert par exemple, ou des oeuvres de Bach ou sa présence
dans la version de la neuvième symphonie de Beethoven dirigée par le prodigieux Karl Bohm, avec Theresa Stich Randall ( en 33 t bien sûr ), m'emmènent vers des hauteurs
étoilées.
P.S : si vous avez l'occasion de trouver l'enregistrement des entretiens de 1971 ( émission : Océaniques ), n'hésitez pas !